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Dossier publié dans le Monde libertaire hors série de nov.-déc. 2012

Gestion directe et antiproductivisme

Les Groupements d'achats alimentaires

Si les Amaps sont maintenant intégrées tant au paysage associatif qu'agricole français, d'autres collectifs apparaissent, comme en réaction à une normalisation et à un conformisme d'un certain nombre d'Amaps, qui sont perçues comme intégrées à l'ordre marchand capitaliste. Les Groupements d'Achats (GA) alimentaires semblent, selon les régions, se développer nettement et constituent, à leur tour, un phénomène social au carrefour de diverses préoccupations sociales, écologiques et paysannes, mais avec des spécificités. Parmi celles ci on peut relever une prédominance égalitaire et autogestionnaire, et la défiance à l'égard des regroupements trop larges, pourtant vus d'un bon oeil par les institutions agricoles ou politiques. Ces sensibilités à l'auto-organisation sociale et à l'autogestion devraient intéresser plus largement les libertaires, même si certains d'entre eux sont déjà au coeur de ces dynamiques collectives. Cette forme d'association volontaire d'égaux révèle des réactions profondes de la société sur des sujets complexes, et met en évidence une capacité à intégrer les erreurs d'un passé récent. Comprendre pour débattre et agir, est le modeste objectif de ce dossier consacré aux groupements d'achats.

Si on sait que les Associations pour le maintien de l'agriculture paysanne sont au nombre de 1200 et touchent 200 000 consommateurs en France, c'est que l'on a pris le soin de les analyser. Nora Daoud a enquêté en 20111 sur des groupements d'achats alimentaires en Languedoc et nous apporte son regard sur ce sujet encore peu connu, malgré son ampleur. Puisque les données manquent pour bien comprendre les G.A., comment les définir ? « Il s'agit de plusieurs personnes qui s'associent pour s'approvisionner plutôt en produits de première nécessité et qui se mettent d'accord pour organiser cela. Ce qui nous intéressait, pour notre étude, c'était de voir certaines formes de liberté qu'il y avait dans les Groupements d'Achat alimentaires. Chaque groupe choisit son propre mode de fonctionnements, ses valeurs. Alors que dans les Amaps, il y a une charte et des règles à respecter ; on essayait de voir comment les gens créaient un GA, et comment elles se mettaient d'accord pour cela ».

Réaction ou aspiration ?

C'est devenu un cliché d'affirmer que ce type de groupements d'achats est surtout le fait des classes moyennes. Nora Daoud relativise : « Les motivations et les envies dans ces groupes sont nombreuses. Néanmoins, il y a des traits communs plus largement partagés :

  • d'abord, la motivation pragmatique qui consiste à manger sain et bio, avoir des produits un peu moins chers en se groupant ;

  • et puis il y a les motivations militantes, associées à la critique de la grande distribution, pour supprimer les intermédiaires entre producteurs et consommateurs, soutenir la petite agriculture locale, et en faveur d'un changement de société...

Le public qui constitue ces groupements n'est pas homogène : difficile de faire une généralité, mais sur ceux que j'ai étudié, les groupes plus militants avaient un bagage plus élevé et une plus grande stabilité matérielle que d'autres groupes plus "pragmatiques", plus pratiques, qui sont plutôt en milieu rural. Pour autant, on ne peut pas dire que les GA sont le seul fait des classes moyennes ».

Patrick Herman, producteur en Aveyron, chroniqueur de la paysannerie dans la presse et auteur de "Les nouveaux esclaves du capitalisme"2, explique : « Il faut remettre ces groupements dans une perspective historique ; c'est à dire que c'est un retour de balancier, avec les années 60-70 où il y eût la naissance d'un mouvement de consommateurs, de coopératives de consommation... qui s'est développé jusque dans les années 80. Et a généré par exemple le réseau Biocoop, avec une quarantaine de groupements, au départ, mais qui s'est progressivement coulé dans le modèle de la grande distribution pour se développer fortement. Ce qui a généré des réactions visant à créer des groupements d'achats solidaires. L'autre point intéressant, c'est que les GAS (je les appelle les "groupements d'achats solidaires") participent à une galaxie avec les Amaps, et les boutiques de ventes directes des producteurs qui constituent un réseau de circuits courts. Ce sont des actions convergentes. Et ce n'est pas un concept franco-français. En Italie, j'ai rencontré en Calabre, dans le Valle Gallico, ce que l'on appelle une "coopérative sociale agricole", créée pour faire travailler les personnes handicapées et les chômeurs de longue durée. Elle s'est créée en réaction à l'obligation d'acheter en supermarchés qui sont contrôlés par la Mafia calabraise et qui rémunèrent les producteurs de façon misérable. Cette initiative permet d'inventer un nouveau système pour créer du lien social, et de réorganiser la production et la récolte des produits agricoles. C'est ainsi que le kilo d'agrumes est passé de sept centimes à 1,35 euros, assurant des revenus corrects aux producteurs et aux ramasseurs de récoltes. Et cette coopérative ne vend qu'aux Coopératives Sociales Agricoles d'Italie, il y en a plusieurs centaines aujourd'hui ».

De futures institutions ?

Peut-on imaginer que cette sorte d'économie parallèle, anti-productiviste, puisse peser rapidement en France ? Patrick Herman prend ses distances : « Je suis méfiant quand j'entends "peser sur...", sur les institutions, sur les politiques... Je vois plutôt ces structures comme voulant rester de taille légère, et cherchant à essaimer, loin des volontés de contrôler d'autres groupements au moyen de chartes... Ces groupements font quelque chose à coté, en dehors des institutions agricoles et politiques, parce qu'ils estiment sans doute que c'est par là qu'il faut commencer si on veut recréer du lien social en résistant à la société marchande. Je pense qu'ils ne sont pas dans une logique visant à grossir pour être pris en compte par les institutions ». Nora Daoud confirme : « Le regroupement de ces GA à une échelle territoriale par exemple, parait difficile. Les gens restent dans les GA parce qu'ils se reconnaissent dans les valeurs, les règles de fonctionnement, l'éthique... de leur propre groupe. Si c'est sur un plan pratique comme regrouper des commandes, alors oui. Mais comme il n'y a pas deux GA qui ont les mêmes fonctionnements, cela parait difficile de les regrouper, si ce n'est à une échelle très locale. Par contre, ces groupement peuvent essaimer et créer d'autres groupes ».

Pourtant, il est évident que les institutions agricoles, syndicats professionnels, institutions politiques... s'intéressent de près à ces mouvements qui, eux, restent distants ; il faut dire que les contrôles de l'administration fiscale sur les SEL, puis l'institutionnalisation d'une part non négligeable des Amaps... sont des démonstrations convaincantes des dangers que représentent l'intégration à l'économie formelle. Du reste, pourquoi les institutions s'intéressent-elles à ces GA ? « Je pense qu'elles cherchent à développer des circuits courts et que ces informations sont précieuses. Mais les GA sont méfiants car ils ne veulent pas que les institutions leurs mettent le grappin dessus, et ils se méfient de possibles entraves administratives qui pourraient leur nuire à travers des contrôles inopinés, par exemple. Et il y a aussi des groupements qui ont une existence formelle et veulent se montrer pour essaimer », conclut N. Daoud.

Patrick Herman développe l'aspect social et politique de ce type d'économie : « Une dimension très présente quoique embryonnaire dans les GAS, c'est la promotion d'un contre système de distribution. Ces GAS ne renverseront pas le système capitaliste, mais çà permet d'échapper à la marchandisation du monde. Et cela aide à replacer l'alimentation et l'agriculture aussi dans les questions politiques qui doivent occuper le devant de la scène. Le sujet de la paysannerie devrait être une préoccupation très partagée, alors que pour les urbains, c'est une préoccupation marginale, ils ne font pas le lien entre leur alimentation et la question de la disparition des paysans. Le Capitalisme s'approprie l'autonomie alimentaire au détriment des populations, ce qui est inédit dans l'histoire de l'Humanité. Cette question doit reprendre de la vigueur. La seule limite à cette autonomie, c'est l'exode des paysans. A l'horizon 2015, il en restera moins de 450 000 en France. Tous les 7 à 8 ans, on perd en surfaces agricoles l'équivalent d'un département ! ».

1Ce travail, intégré au programme Coxinel, est disponible gratuitement sous version "pdf" sur simple demande à l'auteure : noradaoud@hotmail.fr.

2Ed. Au diable Vauvert, 2008, rééd. 2012.

 


Date de création : 29/11/2012 @ 18:45
Dernière modification : 29/11/2012 @ 18:48
Catégorie : - 3. Dossier Autogestions et Groupements d'achats alimentaires (octobre 2012)
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